Jocelyne Pauly au Tor des Géants 2019 : “Sur le Tor, j’ai ressenti des sensations qui m’étaient jusque-là inconnues”

par Sportagora
Jocelyne Pauly au Tor des Géants 2019 : “Sur le Tor, j’ai ressenti des sensations qui m’étaient jusque-là inconnues”

Au pied des principaux 4000 des Alpes, le Val d’Aoste italien offre aux Ultra trailers un parcours de 330 kilomètres avec 24 000 mètres de Dénivelé positif et plusieurs passages à plus de 3000 mètres d’altitude … Les participants disposent d’un temps maximum de 150 heures pour terminer l’épreuve. Jocelyne Pauly s’est lancée dans ce défi qui constituait une première pour elle.

Une fois de plus, la Béarnaise a réalisé un exploit : elle termine seconde féminine, à la 20ème  place du classement général sur 450 coureurs, en 94 heures ! Jocelyne confirme ainsi après ses victoires, entre autres, au GRP, à l’Euskal Trail, à la Diagonale des fous, sa troisième place à l’UTMB qu’elle fait bien partie des toutes meilleures coureuses sur les plus grandes compétitions.

Jocelyne, il y a deux ans, à peu près, tu évoquais le Tor comme une compétition que tu souhaitais réaliser. Pourquoi t’être inscrite sur l’édition 2019 ?

C’est vrai, le Tor des Géants a été depuis longtemps une course qui m’a attirée. En fait, j’étais sur une tension entre l’envie de participer à cette compétition un peu mythique et la crainte que ce soit peut-être une des dernières. En effet, j’avais lu que pour certains participants, cela avait été tellement éprouvant physiquement et psychologiquement qu’ils avaient connu beaucoup de difficultés à se remotiver pour repartir pour d’autres courses. Là, j’ai pensé que c’était le bon moment pour participer !

Mon compagnon avait également réussi à obtenir un dossard par le tirage au sort. Il faut savoir que beaucoup de monde en sollicite, mais que le nombre de partants est limité. Pour ma part, j’avais obtenu une wild card par rapport à mes derniers résultats. C’était donc une bonne occasion à saisir.

J’ai toujours été attirée, intriguée par cette inconnue, comment faire pour courir aussi longtemps, comment ton corps se comporte, comment gère un tel effort dans la durée ?

Il faut savoir que paradoxalement, le taux d’abandon sur cet ultra qui est pourtant parmi les plus difficiles au monde, est largement inférieur aux autres compétitions. C’est très étonnant, mais on peut émettre des hypothèses pour l’expliquer. C’est tellement difficile d’obtenir un dossard, certains attendent parfois 4, 5 ans. Quand tu l’as, c’est l’occasion qu’il ne faut pas galvauder. Il faut alors gérer son allure, ses hauts et ses bas et essayer d’aller au bout !

Est-ce que tu avais défini des objectifs ?

C’était difficile pour moi de définir clairement des objectifs, tellement j’avais des inconnues pour le Tor. Au niveau du temps, je visais moins de 100 H. Cela me semblait être réalisable. Quant à la place, là, j’étais complètement dans le flou : je ne connaissais pas mes concurrentes et leur capacité à gérer un tel effort. Elles viennent de tous les horizons et de nombreux pays sont représentés. Et pour finir, ou plutôt, pour commencer … je n’avais aucun repère personnel sur un tel parcours avec 27 000 mètres de dénivelé !

Quels sentiments as – tu éprouvés sur la ligne de départ ?

Sur la ligne, j’étais partagée entre plusieurs sentiments et émotions : l’impatience de me confronter au Tor, la crainte de savoir si j’allais être à la hauteur et comment j’allais me comporter devant une telle difficulté.

Mentalement, je m’étais préparée à une gestion de la course en appui sur le découpage du parcours par le positionnement des bases de vie tous les 50 ou 60 Km. C’est-à-dire que je me calais comme si c’était autant de trails de cette distance, avec autant de particularités et de spécificités sur le parcours. Chaque fois que j’arrivais à une base de vie, j’en avais terminé avec une course et je me reconcentrais sur la suivante. Mais au fur et à mesure que tu avances, la globalité du parcours finit par s’imposer et ce que tu viens de parcourir pèse évidemment sur l’étape suivante. Et là, parfois les coups de mou sont violents !

Et pendant la course, qu’est-ce qu’on ressent ?

Sur le Tor, j’ai ressenti des sensations qui m’étaient jusque-là inconnues : la lassitude extrême mais aussi de l’euphorie, le bonheur d’être là, de courir dans de tels paysages. De fait, ce sont des sensations qui sont exacerbées. J’ai même connu un fort sentiment de crainte, je peux même dire de peur, une nuit pendant laquelle je n’avais quasiment vu personne. Tu as le temps de gamberger ! J’ai pensé que je m’étais perdue. Je me suis raisonnée : mais non, le balisage est de qualité, mais je me demandais si je ne m’étais pas trompée de sens dans la course !

Il me semblait parfois que je passais dans des endroits que j’avais déjà vus…

L’euphorie et la joie sont également décuplées : comme l’envie de pleureur quand je retrouve Dimitri Grudet mon coach et sa femme qui faisaient mon assistance sur une base de vie.

Tu évoques la nuit comme un moment difficile à passer, peux-tu nous dire comment tu as géré le sommeil, ou plutôt le manque de sommeil ? …

Sur les Ultras que j’avais courus jusque-là, je n’avais jamais eu besoin de dormir. Avant la course, je ne savais pas si je serais capable de dormir pendant la compétition.

Je n’avais pas planifié les moments où j’allais m’arrêter pour dormir. La première fois, je pense que j’avais parcouru entre 130 et 160 kilomètres. C’était sur une base de vie. J’ai demandé à un bénévole de me réveiller au bout de 20 minutes. J’avais peur de sombrer plusieurs heures. Sur ce type d’arrêt tu stoppes en fait entre ½ heure et ¾ d’heures en comptant les repas, la préparation de l’équipement et des vêtements.

Sur le Tor, j’ai vécu des expériences nouvelles pour moi concernant les effets du manque de sommeil. Je pense que j’ai couru plusieurs kilomètres dans une vraie somnolence. Plus spectaculaire encore, les hallucinations : à un moment j’ai vu des formes qui bougeaient qui se transformaient, qui volaient …

Le risque est ici de ne pas être suffisamment lucide sur les passages techniques. On imagine que dans les Alpes tous les chemins sont larges et bien tracés, mais sur le Tor, il y a aussi des passages en traversées des sentiers rocailleux sur lesquels il faut être attentif.

Par exemple, sur le Col de Malatra, qui constitue la dernière grosse difficulté avant de plonger vers Courmayeur, j’ai attendu des gens qui n’étaient même pas sur la course parce que seule, je ne me sentais pas en sécurité. Dans ce cas par exemple, j’ai regretté de ne pas m’être reposée avant d’arriver sur ce col. J’aurais été beaucoup plus sereine à cet endroit.

Sur l’ensemble de la course, je pense que je n’ai pas dormi plus de 80 minutes !

Quelles ont été les conditions de la course ?

Le Tor se déroule sur plusieurs jours. En plus de la longueur du parcours, des dénivelés incroyables, tu es aussi soumis aux aléas climatiques. Il ne faut pas oublier que tu es en pleine montagne, avec des passages à plus de 3000 mètres d’altitude. Tu es soumis à des écarts de températures importants, souffrir de la chaleur et du froid…Nous avons été confrontés, au vent, à la neige … Ton corps doit encaisser ces difficultés supplémentaires, lutter contre cet environnement.

De plus, la neige t’oblige à redoubler d’attention, à ne pas perdre le chemin, à faire attention où tu poses ton pied. Nous ne sommes pas sur des passages d’alpinisme, mais avec la fatigue cumulée, les risques de blessures sur un accident sont multipliés.

La compétition

Je termine seconde derrière Silvia, la coureuse espagnole dont c’était la 4ème expérience sur le Tor et la deuxième victoire consécutive. Sur le début de la course, j’étais à peu près à son niveau. Elle était plus forte dans les montées et je revenais sur elle dans les descentes. Sur les premières parties, j’ai eu des difficultés respiratoires. Je n’avais jamais eu ce type de souci en course. Je n’étais pas très bien. Au début, mon coach me donnait les écarts par rapport à elle, puis il a arrêté. L’idée était de ne pas se cramer. Silvia était plus forte que moi, je n’ai rien à regretter de ce côté-là. C’était ma première expérience et l’objectif était de terminer. Cette deuxième place a été un bonus.

La ligne d’arrivée

Sur la ligne d’arrivée, je n’avais pas de mot pour exprimer mes sentiments. J’étais un peu envahie par les émotions. J’étais heureuse, j’en avais terminé. J’avais relevé le défi ! Je pensais que j’allais m’effondrer et que j’allais dormir … mais pas du tout.

Nous sommes repartis chercher mon compagnon qui était dans la dernière partie du parcours.

Je n’ai pas dormi pendant 3 nuits. Mon mal aux jambes m’empêchait de dormir !

L’arrivée a été une délivrance, une grande satisfaction d’avoir bouclé une épreuve d’une telle difficulté.

C’est une grande émotion, vécue avec mon compagnon et tous les proches qui réalisent mon assistance. Cette émotion est aussi partagée par tous les concurrents. Tous les membres de l’organisation sont tellement engagés, ils ont pleinement conscience de la difficulté de cette épreuve qu’ils sont aussi émus que les coureurs !

La remise des prix ne s’effectue que le dimanche c’est-à-dire que tout le monde est arrivé. Chacun des finishers est appelé sur le podium, c’est un moment de grande communion, de partage dans une grande salle à Courmayeur.

Que gardes-tu de cette expérience après ce recul de quelques mois ?

J’ai découvert que je pouvais encore repousser mes limites du point de vue de l’effort, de mes capacités physiologiques mais aussi et peut être surtout, que mon mental m’avait permis de dépasser toutes les difficultés qui m’avaient été proposées. Au final, je pense que c’est cette force, cet esprit qui mène tout le reste.

J’ai traversé des paysages époustouflants, je me suis même arrêtée pour faire des photos ! A contrario, en regardant des photos, des vidéos que l’on m’a montrées, j’ai vu des espaces dans lesquels je ne m’étais même pas rendu compte que j’étais passée. Il y a des moments où tu as vraiment la tête dans le guidon : ton univers s’arrête au caillou sur le chemin devant tes chaussures …

J’ai aussi connu de vrais moments de détresse, comme cette montée dans un col où, malade, je n’arrivais même plus à marcher ! Surmonter ces moments constitue une sacrée expérience et aventure humaine.

J’ai vécu des moments très forts, comme par exemple mon anniversaire fêté par un gâteau dans un refuge avec tous les gens autour pour me le souhaiter et pour m’encourager ! C’était une belle surprise ! Ces rencontres resteront aussi ancrées dans mes souvenirs.

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