Jérôme Mirassou à la Diagonale des Fous 2019 : de l’importance de la gestion du sommeil sur un Ultra

par Sportagora
Jérôme Mirassou à la Diagonale des Fous 2019 : de l’importance de la gestion du sommeil sur un Ultra

Retour sur la Diagonale des fous 2019 sur laquelle l’Ossalois Jérôme Mirassou était l’auteur d’une superbe course pour sa première expérience sur l’île de la Réunion. Alors que les plus grandes difficultés de la course étaient derrière lui et qu’il se dirigeait vraisemblablement vers une très bonne place, au moins dans le Top 10 de cette épreuve de renommée mondiale, il a été victime … du sommeil. Jérôme a accepté d’échanger avec nous sur la question de la gestion du sommeil sur les Ultra trails.

Jérôme, peux–tu nous raconter ta mésaventure sur la Diagonale ?

J’ai très bien passé la première nuit sans avoir aucune sensation de sommeil. Dans la journée, aucun signe non plus, aucune fatigue, pas d’hypoglycémie, pas de déshydratation. Vraiment, tous les voyants étaient au vert ! Je venais de gravir un très fort dénivelé sur un col très raide, j’avais enchaîné une descente technique. Tout se passait très bien ! Au ravitaillement, j’étais lucide. Je reprenais du temps sur les coureurs qui étaient devant moi. J’arrivais relativement aisément à maintenir l’allure, alors que devant, certains commençaient à ralentir très sensiblement. De mon côté, je n’accusais aucune baisse de régime…

C’est quand la lumière a commencé à baisser que j’ai senti les premiers signes d’endormissements.

Ces signes-là, ils n’ont rien de spécifique, ce sont ceux que tu ressens en période de confinement, alors que tu es allongé sur ton canapé et que tu regardes sur l’Equipe 21 une rétrospective d’étapes du Tour de France … Ce sont les yeux qui ont tendance à se fermer, des petits blancs. Tu y es … tu n’y es plus …

Je suis arrivé sur un village … et là le coup de bambou ! Il y avait un banc, je me suis assis, j’ai juste eu le temps de faire un sms à mon assistant pour lui indiquer ma position. Il y avait là trois jeunes qui m’ont un peu rassuré sur ma position et sur le fait que mon assistance allait pouvoir me rejoindre très rapidement… Ils m’ont veillé comme un bébé parce que je me suis endormi profondément !

Le copain qui faisait mon assistance, m’a réveillé, j’étais entre deux eaux, je devais être très confus dans mes propos. Il m’a mis dans la voiture. Je pense qu’il était un peu inquiet.

Il n’a pas vraiment tenté de me réveiller, mais je le comprends avec du recul.

J’ai donc dormi 1 H 30, 2 H sur le stade, et ensuite dans la voiture puis à l’hôtel. Le lendemain matin, je me suis réveillé frais comme une fleur ! J’étais à peine courbaturé …

Photo : David Gonthier

Cela a dû provoquer des regrets, par rapport à la course que tu avais réalisée jusque-là ?

C’est vrai que mon état général m’a montré que j’étais prêt pour cette première expérience sur la Diagonale. J’avais une bonne marge d’avance sur le coureur qui était derrière moi : bien plus d’une heure je crois et devant, le rythme baissait nettement. Je pense que j’étais en capacité de faire une super place dans les dix premiers.

… C’est là qu’est mon plus grand regret : en fait, je n’étais pas du tout entamé physiquement. Je pense donc qu’après avoir dormi un peu, j’aurais pu terminer très correctement.

Mais encore une fois, je comprends tout à fait mon copain qui ne m’a pas remis sur la course, parce que j’avais donné des consignes très claires avant la course par rapport à la sécurité. Nous avions convenu, et c’était ma demande, qu’en cas de manque de lucidité ou d’état de très grande fatigue, il fallait m’empêcher de repartir. Je crois que quand le coureur n’est plus lucide, quand il n’est plus en capacité de prendre des décisions rationnelles, c’est l’assistance qui doit prendre la main.

Tu es un coureur qui a une approche très pragmatique, une préparation que l’on pourrait qualifier de scientifique …

Je pense que ma préparation a été de qualité, même si évidemment tout est toujours perfectible. Mais autant je pense avoir réussi à bien cadrer les autres paramètres comme la préparation à la distance et au dénivelé, l’alimentation, l’hydratation, les aspects techniques des vêtements, de chaussures, des ravitaillements … autant je suis passé à côté du paramètre sommeil ! Je n’avais pas du tout anticipé cette question …

De fait, naturellement, je ne suis pas un gros dormeur. 6 heures, 7 heures me suffisent en temps ordinaire. Je peux aller courir tôt le matin, tard le soir sans que cela ne me perturbe. Je n’avais pas rencontré non plus de difficulté selon les horaires de départ des courses auxquelles j’avais participé. Je n’avais jamais été confronté à cette problématique.

Pour une course comme la Diagonale, je suis parti avec une assistance pas suffisamment conséquente. Sur des courses comme la TDS, le Marathon du Mont Blanc, j’avais deux équipes qui me suivaient. Là, j’étais trop juste en assistance et ce n’est pas du tout de la responsabilité du copain qui m’accompagnait ! Sur un Ultra de ce niveau de difficulté, tu passes vraiment dans une autre dimension.

C’était quand même une première expérience pour toi à la Réunion …

C’est vrai, mais j’avais déjà eu l’occasion de voir et de mesurer les effets du sommeil sur d’autres coureurs. J’ai participé à l’assistance de Maxime Cazajous que j’avais accompagné sur un Ultra aux Canaries. J’avais couru à côté de lui pendant la nuit et je m’étais rendu compte qu’il n’était pas lucide, que ses propos étaient parfois incohérents. Quand je lui parlais et que je lui faisais passer des consignes, je voyais bien qu’il n’était pas avec moi …

J’avais été impressionné … parce qu’il continuait à courir dans un vrai état de somnambulisme. C’était surréaliste !

A propos de Maxime Cazajous sur un Ultra aux Canaries

Sur certains Ultras, les organisateurs sont bien conscients des risques encourus par les coureurs sur des passages qui sont un peu limites du point de vue de la sécurité, sur des passages engagés en montagne et ils sont très attentifs à bien compter les coureurs qui entrent et ressortent de ces portions délicates. Ils vérifient également l’état de fatigue et la lucidité des concurrents.

De ce côté-là, sur la Diagonale, c’est un peu plus l’aventure ! C’est pour cela que le rôle de l’assistance en devient primordial. Il faut faire des choix. Faut-il continuer ? s’arrêter ? prend-on des risques ? Suivant le profil du terrain à venir, ne vaut-il pas mieux couper un quart d’heure pour se reposer et être plus lucide ? Une portion de large piste est moins risquée qu’un passage rocheux en traversée sur un terrain très technique.

Penses-tu que l’on puisse travailler ce paramètre du sommeil dans le cadre de sa préparation ?

En prenant du recul, je ne pense toujours pas que ce paramètre du sommeil puisse être entraîné. La privation de sommeil n’est pas recommandée. Par contre, des coureurs anticipent ces états en coupant leur parcours par des temps de repos ou de sommeil. Et cela, tu dois en effet l’inclure dans ta préparation de l’épreuve. L’expérience, l’étude et la connaissance du parcours sont alors très importants ! L’idée, c’est d’être en capacité d’anticiper ce qui m’est arrivé à la Réunion. Il vaut certainement mieux couper un quart d’heure, une demi-heure, pour être plus efficace par la suite.

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